Dunkerque dans les guerres (1ère partie)
Le 12/04/2021 à 09h57 par Corinne Helin
Résumé

Ce billet a été rédigé par Christian Pfister-Langanay, maître de conférence HDR en histoire moderne. Il est consacré à la ville de Dunkerque pendant les guerres des XIXe et XXe siècle et sera publié en deux parties.

Plusieurs ouvrages consacrés à Dunkerque sont référencés dans la bibliothèque NordNum. Ce billet est une présentation de certaines de ces ressources numériques.

 

1. 1870-1871, l'année terrible à Dunkerque, par E. Bouchet et G. Duriau.

 

Émile Bouchet (1848-1918) est un historien local non-dunkerquois qui se fixe dans la cité de Jean Bart en 1895 et joue un très grand rôle dans la vie intellectuelle dunkerquoise, jouant même au mécène en créant un prix d’histoire de 4000 Francs-or. Gustave Duriau (1859-1928), fils de médecin dunkerquois, entreprend également une carrière médicale tout en participant activement à la vie politique locale. Son action sur le plan social et hygiénique n’est pas en reste et joue un grand rôle dans la vie et l’essor de la Société dunkerquoise. Tous deux font partis des notables de la ville, reconnus pour leur valeur professionnelle au sein d’une bourgeoisie qui a pris le contrôle de la ville depuis 1790. Ils sont tous deux républicains modérés s’impliquant énormément dans la riche vie associative de l’époque, si marquée par le développement de l’histoire en cette fin du XIXe siècle.

Il n’est donc pas étonnant que ces deux auteurs écrivent le récit des événements de la guerre de 1870-71 à Dunkerque publié en 1905. Le titre peut paraître grandiloquent mais le recours à V. Hugo est presque devenu obligatoire à cette époque, d’autant plus grandiloquent que les Prussiens ne seront jamais à moins de 200 km de Dunkerque, cantonnés plus ou moins par l’armée du général Chanzy. Les Dunkerquois n’ont pas connu les affres d’un siège comme à Laon ou Saint-Quentin, ni ceux de la famine comme à Paris. Alors pourquoi 535 pages de remplies. Heureusement nos deux protagonistes ont bénéficié d’une instruction de haut niveau d’une part et d’autre part, question de génération, ont rejeté l’histoire romantique au profit d’une histoire enfin professionnelle, encadrée par les exigences du positivisme qui règnent à la Sorbonne.

Nous avons donc un récit chronologique bien précis, aux étapes bien déterminées mais, énorme handicap, un récit continu où il n’existe aucune division en chapitre et par conséquent aucun titre et sous-titre pour aider le lecteur à la recherche d’une information particulière. Les sources sont exposées de façon sommaire : il y a le journal de Dunkerque L’Autorité et les affiches publiques des diverses autorités. Les deux auteurs connaissent aussi les mémoires des politiques et des militaires parues à cette époque et surtout, d’où l’énorme intérêt de cette publication, la mémoire encore vivante de ce conflit chez les Dunkerquois.

La société civile a dû, au pied levé, remplacer les autorités défaillantes ou chassées. Certes c’est une histoire de notables écrit par des notables mais qui fourmillent de renseignements d’une part et qui, a postériorité, révèle presque par inadvertance tout l’imaginaire de cette bourgeoisie, ses illusions et, à l’instar du reste du pays, sa totale impréparation à ce conflit. La déclaration de guerre est simplement signalée sans un mot sur les préalables diplomatiques et le 31 juillet 1870, un train de plaisir va jusqu’à Furnes pour voir la célèbre procession des pénitents. Nous avons aussi le droit à la description de toutes les quêtes et détours les programmes de concert au profit des blessés qui arrivent dès le 20 août. Mais les Dunkerquois pensent que la Marine est en train de bombarder Dantzig ! Cependant les transports vers Paris s’arrêtent le 24 août. Qu’importe, cinq jours après, le premier navire pris entre à Dunkerque et la saison au casino continue. Le 4 septembre, comme l’écrivent les deux auteurs, « la République fut acceptée comme un fait accompli ». Tout bascule à ce moment-là, le 6, les maisons sur les glacis doivent être démolies et les arbres sont déjà abattus. Tout est arrêté le 9 suite aux plaintes des propriétaires.

Des épisodes curieux et méconnus sont mentionnés : l’arrivée des réfugiés parisiens du 8 au 17 septembre, mais aussi celui des 2 000 militaires évadés de Sedan. Si Paris devient inaccessible à partir du 22 septembre, les Dunkerquois sont beaucoup mieux informés que le reste des Français, la presse belge et anglaise est accessible.

L’urgence alors était d’établir un véritable hôpital militaire qui n’existait pas et ce sont les initiatives locales qui permirent de le créer et les blessés légers évacués par mer dans des conditions hélas spartiates, mesure d’autant plus urgente qu’une épidémie de variole touche 1800 civils avec un tiers de décès. Ce sont encore les initiatives privées qui règlent le problème de la disparition du numéraire qui posa tant de problèmes en zone occupée. La pêche au hareng fut pléthorique au point que les paysans s’en servirent comme engrais, faute de pouvoir vendre le poisson à l’extérieur. La chute de Metz est l’occasion aux auteurs de rapporter leur propre témoignage et d’avoir entendu alors, à cette nouvelle, devant la sous-préfecture le propos « Enfin, c’est la paix ». De même ils insistent sur le caractère guère militaire de la garde nationale qui abandonne la garde d’un fort en pleine nuit, l’alcoolisme, l’ennui. La municipalité participe à l’effort de guerre en achetant des canons qui ne furent jamais fondus et des vêtements chauds pour les Mobiles puisque la neige arrive début décembre et reste.

Comme à Paris, les artilleurs de la Marine renforcèrent la défense de Dunkerque. Les deux historiens décrivent ensuite les activités de l’escadre de blocus : c’est sans doute la seule fois où elles sont décrites par le menu puisque la totalité des publications sera consacrée à la guerre sur terre. Cette dernière devenant d’autant plus cruciale qu’en novembre 1870 à peine, le Nord peut se contenter de 1 200 vrais soldats. Là encore, l’ouvrage montre très clairement le fossé béant entre les attentes des officiers de métier et les troupes levées mais démunies de tout. Les diverses actions de l’armée du Nord sont ensuite exposées, trop longuement sans doute, mais sans aucune carte. La région ne devait compter que sur elle seule plus les achats à l’étrange parfois calamiteux comme ces cartouches anglaises qui n’explosent pas. L’armée du Nord ne doit compter que sur elle-même à l’exception d’un renfort de 300 hommes qui débarquent à Dunkerque le 31 décembre. Le 4 janvier 1871, pour la première fois, les Dunkerquois voient arriver des blessés, ceux de Bapaume. La garnison se prépare au siège devenu inéluctable et à cette occasion, éclate un violent conflit entre le chef du Génie et l’ingénieur négociant Pyoth, alors capitaine. Ce dernier prévoie des ouvrages avancés que le Génie refuse sous prétexte de manque d’argent. Le tout est exposé dans la presse locale et une souscription publique couvre la totalité des dépenses.

On croit rêver quand on pense à la dictature que l’État-major impose au pays dès le 3 août 1914, mais la IIIe République est passée par là. Après la défaite de Saint-Quentin, reste le recours à Dieu et une neuvaine est ordonnée, consacrant Dunkerque à la Vierge, mais celle des pêcheurs de Notre-Dame des Dunes, avec 4000 fidèles présents lors des cérémonies. En vue du siège, est enfin établi un état nominatif des équipements de la garde nationale le 25 janvier, et l’armistice est signée trois jours après. Est exposé alors et de manière subtile la complexité des sentiments patriotiques des Dunkerquois et nos deux auteurs, républicains, écrivent que le patriotisme exaspéré de Gambetta perdait la notion de la réalité. La priorité fut alors de ravitailler Paris mais la ville est marquée par l’explosion de la cartoucherie installé dans le casino de bois le 7 février : 23 cadavres sortis du brasier, de femmes et d’enfants qui constituaient la main d’œuvre de l’établissement. L’activité redouble ensuite avec l’embarquement de l’armée du Nord vers Cherbourg, soit 20 000 hommes.

L’ouvrage se termine par la Commune. Un fait capital, totalement oublié maintenant, mérite d’être signalé : l’absence de nouvelles certaines a été un véritable supplice et le 25 mai quand Paris est repris mais incendié, la dépêche plonge la ville dans une stupeur si profonde que chacun semblait, pour ainsi dire, avoir perdu jusqu’à la faculté de pensée.

 

En conclusion, ce gros volume mérite notre indulgence. Certes, beaucoup trop d’anecdotes encombrent le récit, un peu trop de littérature mais qui est un trait général de l’époque. En revanche, une foule de détails sur la vie dunkerquoise qu’on ne trouvera jamais dans les archives, des personnalités émergent au-delà du monde officiel, un souci très actuel de transparence et un témoignage fort sur l’extraordinaire résilience de la société civile d’alors quand les cadres de l’État sont aux abonnés absents.

 

2. Le siège de Dunkerque (1793) : documents officiels inédits, par la Société dunkerquoise pour l'encouragement des sciences, des lettres et des arts

 

À l’occasion du centenaire de la victoire d’Hondschoote le 8 septembre, la Société dunkerquoise créée en 1851 a voulu marquer le coup, d’autant qu’elle est à son apogée, rassemblant l’élite locale. Cette dernière comprend aussi bien les professions libérales, les fonctionnaires et les dirigeants d’entreprise, unis dans le respect des valeurs d’une république conservatrice, mais redevenue profondément patriote après le désastre de 1870-71. Le militaire est de nouveau mis à l’honneur et le général Jung, gouverneur de Dunkerque, écrit une introduction à la gloire de la Convention qui a su défendre le pays.

 

Nous ignorons le ou les réels auteurs du projet. Il est évident que ce centenaire était très important aux yeux de la société locale, le volume est imprimé sur un beau papier, une typographe élégante, enfin une carte en hors-texte, très lisible, probablement en héliogravure. Le choix éditorial s’avère très simple : la publication des documents essentiels qui expliquent la bataille, ses préparatifs et ses conséquences, malheureusement sans l’appareil de notes qui aurait permis à quiconque de connaître au moins l’identité des individus cités. Sont successivement publiés in extenso :

  • les procès verbaux du conseil général de la commune de Dunkerque (22 août-17 septembre 1793)
  • la correspondance de l’ordonnateur de la Marine au Ministre de la Marine (21 août12 septembre 1793)
  • ibid du général Mouchard et des représentants en mission
  • un extrait du journal du Dunkerquois Henri Diot
  • le journal de l’Anglais John Hane

 

 

Il est de bon temps depuis un demi-siècle de faire la fine bouche devant ce type de publication. C’est manifestement un contre-sens absolu car, à l’époque, l’écran n’existe pas et la photographie repose sur des plaques de verre. Tout chercheur se doit de passer un temps considérable à recopier les archives concernant sa recherche, d’où dès le milieu du XVIIIe siècle, les publications des Bénédictins qui restent des modèles du genre jusqu’à maintenant. Les progrès de l’imprimerie, la généralisation des universités, la création d’une école historique "positiviste" vont faire du XIXe siècle, à tout niveau, le siècle des collections de documents imprimés à travers l'ensemble de l’Europe. Dunkerque ne fait pas preuve d’originalité, en revanche, se distingue par le sérieux de travail en amont, par le choix des archives et leur recoupement mutuel, tels que Seignobos devait l’enseigner alors à la Sorbonne. Nous avons à la fois le point de vue des militaires et des civils, cas très rare dans les analyses de l’époque concernant des batailles. Exceptionnel aussi la présence des marins et de leurs batteries flottantes. A part le sacrifife du "vengeur", la marine nationale brille par son absence dans les publications de source, même à l’heure actuelle.

 

 

La Société dunkerquoise a bien mérité de la patrie des historiens car, le 23 avril 1929, la bibliothèque de la ville brûle avec tous ses manuscrits. Parmi les manuscrits disparus, il y avait celui d’un capitaine de la garde nationale John Hane qui, bien qu’Anglais et Dieu sait qu’ils sont nombreux à Dunkerque en cette fin du XVIIIe siècle, a choisi le camp de la Révolution. Son récit est écrit en Anglais mais la publication permit de lire le texte original et sa traduction en français face à face.

Ainsi ce livre de 1893, non seulement, donne un accès direct à des sources dispersées et parfois lointaines mais a permis de sauver un texte exceptionnel du fait de son auteur. Pensons à tout ce que les chercheurs de 2021 auraient pu trouver si une partie, une toute petite partie des archives de Ypres et de Tournai avait été publiée avant 1914 ou 1940.

 

3. Hondschoote et le siège de Dunkerque, par Camille Levi

 

L’auteur (1860-1933) peut, à certains égards, être considéré comme une sorte d’idéal type à la Weber. D’origine juive, alsacien, saint-cyprien, il se consacre donc à la carrière militaire dont il grimpe tous les échelons, un bel itinéraire d’un patriote de l’époque. Il arrive à Dunkerque en 1898, affecté au 110e Régiment d’Infanterie dont il reçoit le commandement en 1911. Il prend part aux batailles de la Marne, de l’Aisne, de Verdun, de la Somme. En 1919, il est nommé gouverneur militaire de Dunkerque pour être placé l’année suivante dans les cadres de la réserve.

Il mène en parallèle un parcours d’historien militaire, consacré au département du Nord, sous la Révolution et pendant la guerre de 1870-71. C’était l’époque-reine où l’histoire était considérée en haut-lieu comme une discipline fondamentale pour la formation des élites en général. Les abondantes et riches publications de l’auteur en témoignent et devaient être considérées par ce dernier comme le prolongement naturel de sa mission militaire.

Levi, en fait, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres d’officier humanistes qui, par leur curiosité se sont vivement intéressés au passé des espaces qu’ils doivent contrôler et défendre. Pensons à l’extraordinaire récolte amassée par les officiers des bureaux arabes en Algérie ou à celle de Faidherbe au Sénégal.

 

Ce volume est le cinquième du Congrès des sciences historiques tenu à Dunkerque en 1907. Les quatre autres paraissent entre 1907 et 1910 dont le dernier de 593 p. est déjà écrit par Levi sur La défense nationale dans le Nord en 1793. L’ouvrage analysé est donc un complément, de taille au précédent mais, du fait du conflit mondial et de l’appauvrissement du pays ne paraît qu’en 1932, quelques mois avant le décès du général, qui l’avait probablement rédigé dès 1907.

C’est un recueil de 140 documents fort bien articulés depuis les préparatifs de la bataille jusqu’à sa conclusion. Le plan est très clair et l’auteur s’attache à bien mettre en parallèle pour les mêmes événements les témoignages des divers protagonistes : français, anglais, autrichiens, flamands, d’où son intérêt à exploiter les annales écrites en français par un certain Breynaert qui décrit minutieusement la bataille du côté ennemi. Malheureusement, le volume ne possède aucune introduction, aucune description des sources ce qui fait que Beynaert nous reste inconnu. Autres gros défaut, l’absence totale de cartes, pas le moindre croquis explicatif alors que les archives sont très précises. Il semblerait que, pour le général, la connaissance de cet espace allait de soi et que c’est au lecteur de jouer au kriegsspeil et de placer les pions. Ce livre, par ce biais, est aussi un témoignage précieux de l’approche qu’avaient les officiers français du déroulement classique d’une bataille avant la seconde Guerre mondiale et de leur sidération quand arrive la percée de Sedan le 14 mai 1940.

 

Bibliographie :

- BOUCHET Émile, DURIAU Gustave, L'année terrible à Dunkerque, 1870-1871. Dunkerque : Société dunkerquoise pour l'encouragement des sciences, des lettres et des arts, 1905, 535 p.

- LEVI Camille, Hondschoote et le siège de Dunkerque. Dunkerque : Imp. du "Nord Maritime", 1932, 314 p.

- SOCIÉTÉ DUNKERQUOISE POUR L'ENCOURAGEMENT DES SCIENCES, DES LETTRES ET DES ARTS. Le siège de Dunkerque (1793) : documents officiels inédits. Dunkerque : Société dunkerquoise pour l'encouragement des sciences, des lettres et des arts, 1893, XXIII-247 p.

 

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