Lumière sur les catalogues de ventes de livres
Le 15/04/2019 à 12h46 par Alice Genas
Résumé

Les catalogues de ventes de livres dans les collections du Service commun de documentation de l’université de Lille : un instrument de recherche pour la prosopographie ?

Merci à Cécile Martini pour la rédaction de ce billet.

    Une trentaine de ces opuscules sont actuellement référencés au catalogue, les plus anciens du début du 18e siècle, les plus récents de la fin du 19e. Le catalogue le plus ancien de la collection est daté de 1741, ce qui correspond à la structuration des catalogues de vente et à leur diffusion à grande échelle.
75 % des catalogues de la collection universitaire lilloise sont datés de la période révolutionnaire, et se rapportent à des ventes de biens confisqués. 90 % des catalogues signalés dans la collection proviennent de la collection Agache-Desmedt, où ils sont regroupés sur une seule tranche de cotes, ce qui indique que le bibliophile Edmond Agache les tenait lui-même rassemblés dans sa collection personnelle.

 

Catalogue des livres de la bibliothèque de feu Monsieur l'abbé Favier, prêtre à Lille,

dont la vente commercera le jeudi 19 septembre 1765. Lille : Jacquez, 1765.

 

    Les catalogues sont généralement rassemblés par trois ou quatre en recueils factices, signe que ces objets avaient leur place dans une bibliothèque particulière : leurs premiers possesseurs ont non seulement pris soin de les intégrer à leur bibliothèque personnelle, mais ils ont également fait le nécessaire pour en assurer la pérennité. Des reliures soignées, voire armoriées, sont parfois apposées sur les catalogues, indiquant sans doute que le contenu est jugé de valeur par son propriétaire.
90 % de ces catalogues sont annotés à la main des prix d’adjudication des ouvrages, ce qui permet d’imaginer que le propriétaire du catalogue en a fait usage et a assisté à la vente annoncée dans le catalogue.
Les exemplaires du fonds Agache correspondent en grande majorité à des ventes de bibliothèques particulières parisiennes réputées, parfois complétées par des ventes d’estampes ou d’objets d’antiquité, mais une dizaine d’entre eux se rapportent à des événements régionaux et notamment douaisiens. C’est ce micro-corpus régional qui est accessible sur NordNum.

 

    Les catalogues de vente étaient il y a une vingtaine d’années encore peu exploités par les spécialistes de l’histoire du livre et suscitaient surtout l’intérêt des bibliophiles qui suivaient ainsi le marché du livre d’art et des antiques (médailles, peintures, sculptures…). Les progrès dans le signalement des collections rendent désormais visibles ces collections documentaires dont le traitement systématique fait depuis les années 2010 l’objet de programmes de recherches.
Le Dictionnaire encyclopédique du livre, paru aux éditions du Cercle de la Libraire (2002-2011) y consacre un article très fouillé, permettant de retracer l’histoire du genre.
L’invention de ces catalogues et l’évolution de leur forme sont en effet étroitement liées à l’évolution de l’usage du livre. D’abord simple liste proche (dans la forme) d’un inventaire des ouvrages tels qu’ils se présentent sur les étagères du propriétaire, dressée par un notaire ou un libraire mandaté par un notaire, le catalogue de vente (les premiers sont attestés dans les années 1670) ne contient aucune information bibliographique. A partir des années 1730 les catalogues s’enrichissent d’information bibliographiques et de considérations sur la qualité des exemplaires, et deviennent des publications savantes, dont le contenu est ordonné par matière. Les libraires parisiens du 18e siècle imposent progressivement, et notamment sous l’impulsion de Gabriel Martin, leur système de classification, définitivement validé par Charles Brunet dans son Manuel de l’amateur de livres (1810).
Les catalogues sont donc ordonnés en cinq grandes classes : Théologie (T), Jurisprudence (J), Sciences et arts (Sca), Belles lettres (Bl), Histoire (H), avec des subdivisions. L’enrichissement par des tables des matières et des index en font des ouvrages de référence, ce qui explique qu’ils se retrouvent à l’issue des ventes, sur les rayonnages des bibliothèques privées. Savoureuse mise en abyme...

 

    Les catalogues sont une mine d’informations pour les historiens, les bibliophiles, les sociologues, les généalogistes…
On y trouve ainsi des informations sur le possesseur de la bibliothèque mise en vente : profession, position sociale, lieu de résidence (toutes les ventes publiques ne se font pas en salle des ventes, mais se font parfois chez le défunt dont on disperse la collection); ces informations peuvent même faire l’objet de développements en préambule au catalogue, en particulier dans l’avis du libraire.

 

    Figurent aussi dans les catalogues des informations sur le ou les libraires qui organisent la vente, ce qui permet d’entrevoir l’économie du livre dans les villes.
Les catalogues mentionnent également la date et la durée de la vente, organisée en une ou plusieurs vacations (une vacation correspond à une séance de vente, dont les plus grosses peuvent s’étaler sur plusieurs mois) et éclairent sur le déroulé d’une vente : choix des ouvrages présentés à chaque vacation (qui ne reprend pas nécessairement la logique intellectuelle du catalogue mais semble plutôt obéir à une logique d’attractivité : présenter ensemble des ouvrages de valeur pour faire un lot d’exception qui partira à un très bon prix), prix d’adjudication accompagné du prix de réserve, parfois nom de l’acheteur (permettant ainsi d’intéressantes études prosopographiques : quelles sont les professions les plus représentées parmi les acheteurs?), censures éventuelles (les livres jugés répréhensibles ne sont pas toujours mentionnés au catalogue!) et parfois correction manuscrite de notices par un bibliophile très aguerri.

 

Catalogue de livres des bibliothèques de feus [sic] les citoyens Déguillion... Briffault..., Vollet...

et autres, dont la vente se fera le 24 floréal an 7 et jours suivans...

dans la maison mortuaire de la citoyenne Briffault, rue des Ferronniers à Douai. Douai : impr. Gautier, [ca 1800].

 

    Le catalogue coté A-2618 disponible sur NordNum est un exemple assez rare de catalogue permettant de reconstituer des éléments d’histoire locale et des cercles savants car il a en effet été consciencieusement annoté par la personne qui a assisté à la vente (et fort probablement à toutes les vacations car tout est annoté de la même main).
La mention des prix d’adjudication figure en francs (entrée en vigueur du franc avec système monétaire décimal en 1795) en marge de chaque mention d’exemplaire, sans mention cependant d’un prix de réserve. L’élément le plus intéressant est sans doute la mention patiente et appliquée du nom de tous les acquéreurs des ouvrages, en regard de chacune des références, au moins dans le corps principal du catalogue. L’ensemble de noms de famille qu’ils renferme sont autant de témoignages de la vie douaisienne de la fin du 18e siècle... On relève ainsi près de 85 noms différents, et sept professions explicitement mentionnées : épicier, frippier, chirurgien, économe, perruquier, libraire.

 

    Les ouvrages mis en vente sont classés selon la classification de Martin, agrémentée de compléments régionaux.
On trouve dans le catalogue des ouvrages classiques et courants dans une bibliothèque à la fin du 18e siècle, notamment en ce qui concerne la théologie, le droit, l’histoire et les arts (ce qui est finalement assez logique compte-tenu des informations dont nous disposons sur les vendeurs) mais il est intéressant de voir qu’une section spécifique est consacrée à l’histoire des Pays Bas, avec près de 80 titres, certains dans des éditions rares. Curieux également de découvrir qu’au sein de cette section on trouve l’histoire de villes qui, en 1799 étaient françaises depuis plus d’un siècle… Une étude particulière de cette section serait pertinente à la fois sous l’angle de l’histoire et de la géographie des Pays Bas et sous l’angle de la production livresque de cette zone géographique...
La section géographie propose d’ailleurs de nombreuses références d’atlas de la zone flamande (dont un Blaeu imprimé en 1647, dont la valeur est reconnue au cours de la vente, parce qu’il fait l’enchère la plus élevée).
Lettres et sciences (à l’exception de la médecine) sont sous-représentées, avec des sections assez pauvres : les lettres se limitent quasiment aux dictionnaires de langue comme le Dictionnaire de Richelet, et les sciences à la botanique.
La partie consacrée aux ouvrages de médecine interpelle : près de 400 références réparties sur les deux suppléments du catalogue, couvrant de manière exhaustive l’ensemble des publications de référence dans la discipline, aussi bien en histoire de la médecine, qu’en médecine pratique, anatomie, chirurgie, pharmacopée. Aucun des trois vendeurs principaux n’était pourtant médecin…
Si tous les ouvrages ont été vendus, on pourra être surpris du faible prix d’adjudication d’une édition de la Fabrica de Vésale de 1555 pourtant indiquée comme rare au catalogue : 6 francs, soit huit fois moins que l’atlas de Blaeu, l’ouvrage le plus cher de la vente !

 

Catalogue des Estampes et tableaux du cabinet de feu Monsieur l'abbé Favier, prêtre à Lille.

[Lille] : [s.n.], 1765.

 

    Longtemps négligés dans les collections, les catalogues de ventes de livres doivent sans doute être examinés minutieusement, surtout par qui s’intéresse à la microhistoire ou à la prosopographie : ils fourmillent en effet, par l’usage qu’en ont fait leurs propriétaires successifs, d’informations sur le circuit du livre et la sociabilité des gens lettrés d’une ville ou d’une province...

 

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