Le Nord sous l'Occupation allemande, 1914-1918
Le 30/01/2018 à 10h54 par Corinne Helin
Résumé

De nouvelles ressources numériques viennent d’être versées dans la bibliothèque numérique NordNum. Ces ressources portent sur l’Occupation allemande dans la région et plus particulièrement sur l’Occupation de Lille durant les 4 années que dura la guerre.

1. La vie quotidienne à Lille sous l’Occupation

 

Lille fut occupée par les Allemands d’octobre 1914 après un siège qui dura trois jours jusqu’à sa libération au 17 octobre 1918. Dans son ouvrage Quatre ans avec les barbares : Lille pendant l’Occupation allemande, Eugène Martin-Mamy, rédacteur en chef d’un grand journal lillois à cette époque[1], retrace les événements qui se sont produits durant l’occupation allemande à Lille (notes prises au fur et mesure du déroulement des événements). Ce récit est un témoignage des exactions et des violences que la population lilloise a subi pendant cette occupation, des vols, des pillages et des crimes commis par l’armée allemande[2], du bombardement de Lille et de la prise de la ville en octobre 1914[3] jusqu’à sa libération en octobre 1918. Eugène Martin-Mamy y retrace notamment la mort d’Eugène Jacquet, marchand de vin, fusillé le 22 septembre 1915 avec trois autres personnes, le sous-lieutenant Ernest Deconinck, le commerçant Georges Maertens, l’ouvrier Sylvère Verhulst pour avoir aidé des soldats à échapper aux Allemands, leur avoir assuré un ravitaillement, trouvé un hébergement et favorisé leur fuite[4].

 

« On vient de nous signifier à l’instant que nous étions condamnés tous les quatre à mort et que nous serions fusillés demain matin à six heures à la Citadelle. J’ai appris cette nouvelle sans surprise. Mon avocat qui me causait pour la première fois, il y a exactement huit jours aujourd’hui, ne se faisait aucune illusion sur le sort qui nous attendait, et malgré sa plaidoirie émouvante et chaleureuse, il n’a pu nous sauver.

Il était du reste convaincu que nous étions condamnés d’avance. Le verdict le prouve, et l’ordre d’exécution ne doit subir aucun retard d’après l’ordre du Gouverneur qui refuse de laisser suivre le recours en grâce »

Extrait d’une lettre d’Eugène Jacquet à sa famille[5].

 

Il y retrace également la mort de Léon Trulin, jeune homme de 18 ans qui, avec son ami Raymond Derain, se fait arrêter par les Allemands à la frontière hollandaises alors qu’il essaye de passer des documents (des rapports, des plans de tranchées, de champs d’aviation, de dépôts de munition) aux Pays-Bas[6]. Il sera fusillé le 8 novembre 1915. M. Martin-Mamy termine son ouvrage par un recueil de documents liés à cette occupation : décrets, proclamations, lettres des autorités allemandes ainsi que de notables civiles et ecclésiastiques.

 

 

E. Martin-Mamy, Quatre ans avec les barbares, p. 103.

 

 

De même qu’Eugène Martin-Mary, M. Cliquennois-Pâque, ancien conseiller municipal, témoigne dans son ouvrage, Lille Martyre, de ce que fut l’Occupation allemande et la vie lilloise. Il retrace ainsi au jour le jour les principaux événements qui se sont produits à Lille : le bombardement, l’occupation, les incidents de l’affaire des sacs à sable, les déportations en masses, les contributions de guerre, l’explosion des dix-huit ponts, l’affaire des cuivres[7],...

 

« Les récentes ordonnances de l’autorité allemande prescrivent aux Français de la région occupée de déclarer et de livrer leurs cuivres à l’occupant. Elles posent par là, pour tout un peuple, un cas de conscience aussi poignant qu’il est clair et exclusif du doute…

Et quel est l’ennemi qui ne comprendrait pas l’angoisse des pères et des mères de famille ?

Ils songent à leurs fils qui, chaque jour, exposent leur vie pour arriver jusqu’à eux.

De quel front oseraient-ils penser aux morts et soutenir demain le regard des survivants s’ils faisaient ou annonçaient la livraison des engins de guerre qui les décimeront ».

 

Extrait de la protestation de Mgr Charost, évêque de Lille au général van Graëvenitz[8].

 

M. Cliqennois-Pâque mentionne également dans son ouvrage les actes officiels émanant aussi bien des autorités françaises que des autorités allemandes, des extraits de journaux français et allemands traduits qui n’avaient pour but que de décourager et démoraliser les populations.

 

 

Émile Ferré, rédacteur en chef de l’Écho du Nord lors de l’Occupation, tente quant à lui de retracer le quotidien de la population lilloise durant l’Occupation allemande dans son ouvrage Croquis et notes d’Occupation : vie intime et anecdotique de Lille de 1914 à 1918[9] . Il a pour but de donner un aperçu de la vie intime de Lille de 1914 à 1918 et non de retracer les événements tragiques qui ont pu se produire comme l’a fait Eugène Martin-Mamy. Émile Ferré avait noté au jour le jour tous les événements et incidents de cette période mais une partie de ces écrits a disparu lors de ses nombreux déplacements et principalement lorsqu’il fut otage de représailles en Lituanie[10].

 

Émile Ferré retrace ainsi le quotidien, la rue pendant l’Occupation, les officiers et soldats, le culte de la force brutale, la vie en février 1916, les évacués, les otages du 1er novembre 1916, le froid et la misère, les communiqués, …

 

Le 1er novembre 1916 les Allemands ordonnèrent le départ de 200 otages de tout âge et de toute condition vers l’Allemagne en contrepartie d’un engagement pris en janvier 1916 sur l’échange réciproque des prisonniers civils, engagement non tenu par la France selon l’Allemagne[11]. Ils furent envoyés avec d’autres otages de Roubaix, Tourcoing et Douai dans un camp à Holzminden, dans le grand-duché de Brunswick.

 

« Monsieur et Madame,

Le Gouvernement français prétend, malgré le traité de janvier 1916, garder encore un grand nombre d’Alsaciens emmenés lors de l’avance française, entre autres de grands personnages et de nombreuses femmes et enfants.

Comme l’époque fixée pour l’exécution de ces engagements est passée, le gouvernement allemand se trouve dans l’obligation de transférer des citoyens français dans un camp en Allemagne. Par conséquence vous devrez vous rendre le 1er novembre 1916, à 7 heures 30 du soir, à la gare du Nord, pour le voyage en Allemagne.

Il faut prendre vos dispositions pour un séjour prolongé. Toutefois, il ne vous est permis de prendre que les bagages les plus nécessaires.

Si vous ne tenez pas compte de cet ordre, on vous conduira de force, sous réserves de punitions ultérieures. »

 

Lettre du Lieutenant-général et commandant Von Graevenitz aux otages[12].

 

Jean Lorédan, dans son ouvrage Lille et l’invasion allemande, 1914-1918 : abandon, martyre et délivrance de Lille insiste sur le caractère de la guerre, les fortifications, les bombardements que Lille a subit. Le 24 août 1914 était ordonnée l’évacuation de Lille, Lille devenait ville ouverte[13]. Les Allemands entrent une première fois dans Lille le 2 septembre 1914 qu’ils quittent le 5 septembre[14]. Le 11 octobre 1914, le maire de Lille reçu l’ordre du Commandant des troupes allemandes en France de remettre la ville aux autorités allemandes. En cas de refus le bombardement de la ville commencerait[15]. Le bombardement qui avait commencé la veille s’intensifie à partir du 11 octobre vers 9h du soir. Le siège de Lille dura trois jours. Le 12 octobre les troupes Allemandes attaquent la porte de Douai[16]. L’armée allemande entre dans Lille le 13 octobre :

 

« Huit heures… Par les trois portes du sud, l’armée allemande commence à défiler. Cavalcade inutile et grottesque. Les officiers sont si raides sur leurs cheveux qu’ils semblent des soldats de bois affublés du manteau des Croisés. Les hommes sont couverts de boue ; ils chantent sans ardeur leur chant fameux des jours de fêtes : Gloria ! Gloria ! … [17]»

 

 

La Grand'Place de Lille pendant l'Occupation allemande (Lorédan, p. 109)

 

2. Armentières

 

Proche de Lille, Armentières connait également des heures sombres sous l’Occupation. Léon Gobert, rédacteur en chef du Journal des réfugiés du Nord, fait le récit de l’agonie de cette ville[18]. En octobre 1914, les Allemands occupèrent Armentières pendant une semaine mais durent l’abandonner sous la pression de l’armée anglaise. Ils entrent dans la ville le 10 octobre en chantant la Wacht am Rhein[19] mais battent en retraite vers Lille, repoussés le 16 octobre par les Anglais qui s’installent dans la ville[20] . Armentières est la seule ville du front à être occupée et défendue par les troupes britanniques[21].

 

De cette occupation allemande, Armentières n'a pas trop souffert mais à partir du 20 octobre 1914 et pendant trois années elle doit faire face aux bombardements[22]. Une grande partie de la population quitte la ville. En juillet et août 1917, les bombardements deviennent incessants et dans la nuit du 28 au 29 juillet, les Allemands envoient des obus de gaz asphyxiants[23].

 

L'ordre d'évacuation de la ville est donné le 12 août 1917[24]. Le bombardement de la ville continue :

« Armentières s'effondre dans les flammes et sous les obus. Des rues entières sont impraticables, les débris d'immeubles recouvrent les chaussées d'une épaisse couche de moellons et de briques. La ville agonisante s'enveloppe d'un linceul de fumée.

Armentières se meurt »[25].

 

Les troupes allemandes occupent la ville du 11 avril au 2 octobre 1918. Ils l'abandonnent le 2 octobre 1918 avec l'arrivée des troupes britanniques.

 

3. Dunkerque

 

Dunkerque échappe à l’occupation allemande grâce à la victoire de la bataille de l’Yser, mais elle subit les effets de la guerre, le front n’étant distant que d’une quarantaine de kilomètres.

 

« Pendant la longue guerre de tranchées qui leur succède [aux batailles de l’Yser et d’Ypres], Dunkerque devient un centre de première importance, abritant, avec de multiples services de l’Armée et de la Marine, des approvisionnements considérables en munitions, vivres et matériel. L‘activité de ses ateliers de construction, de ses usines à munitions et de ses chantiers navals, n’a d’égale que celle de son port. Il est utilisé pour le trafic constant entre l’Angleterre et la France, comme aussi par les bâtiments de guerre britanniques et français, en surveillance de la Mer du Nord.

Une telle importance appelle bientôt sur la ville les coups de l’adversaire. Pendant près de quatre ans, bombardée par avions, par canons, sur son front de terre comme sur son front de mer, Dunkerque connaît encore des heures tragiques. [26]»

 

Albert Chatelle, dans son ouvrage Dunkerque pendant la guerre : 1914-1918, retrace les événements qui se sont déroulés à Dunkerque pendant la Première Guerre mondiale : la mobilisation, l’état de siège proclamé, les inondations stratégiques en 1914 et en 1918, l’arrivée des première régiment anglais, la bataille de Dunkerque.

 

La première inondation a lieu vers le 25 mars 1914. À cette date, les canaux commencent à être inondés, les écluses sont fermées ce qui permet d’inonder rapidement les terres sans avoir recours à l’eau de mer. Ainsi toutes les plaines aux alentours de Dunkerque, de Coudekerque à Watten, sont inondées et empêchent l’avancée allemande. L’inondation est supprimée en mai 1915 en raison de la stabilisation du front. En 1918, lors de la grande offensive allemande dans les Flandres, les inondations paraissent à nouveau indispensables à la protection du camp retranché.[27]

 

Les inondations préventives près des Moëres (Chatelle, p. 14)

 

Albet Chatelle relate les différents bombardements subits par Dunkerque tant par avions, par canons que par mer, les projets d’évacuation et de destruction de Dunkerque, la vie quotidienne de la population, les actions de la municipalité, l’armistice et le rapatriement des prisonniers de guerre.

 

L'angle de la rue Nationale et de la rue Saint-Eloi après le bombardement du 19 mai 1916 (Chatelle, p. 57)

 

Le 2 avril 1916, Dunkerque fut survolé par un Zeppelin commandé par le capitaine Wilhem Schramm. 11 bombes furent lâchées sur la ville provoquant des dégâts considérables, faisant trois morts et neuf blessés. Ce raid n’avait duré que 70 secondes[28].

 

 

Bibliographie :

 

CHATELLE Albert. Dunkerque pendant la guerre 1914-1918. Paris : A. Quillet, 1925, 247 p.-[4] p. de pl.

CLIQUENNOIS-PÂQUE. Lille martyre : proclamations, arrêtés et ordonnances du gouvernement allemand, arrêtés municipaux, protestations des autorités françaises, extraits des journaux allemands, etc., etc. : notes et souvenirs du bombardement et de l’occupation recueillis au jour le jour. Lille : Imp. centrale du Nord, 1919, IX-415 p.

FERRÉ Émile. Croquis et notes d’Occupation : vie intime et anecdotique de Lille de 1914 à 1918. Paris : Lib. J. Tallandier, 1918, 552-IV p.

GIARD R. Compte-rendu de MARTIN-MAMY. Quatre ans avec les barbares : Lille pendant l’Occupation allemande. Paris : La Renaissance du Libre, VII-292 p., Revue du Nord, 1920, n° 21, p. 66.

GOBERT Léon. La guerre dans le Nord : l’agonie d’Armentières (août 1914-octobre 1918). Paris : [s.n.], 1919, 116 p.

LORÉDAN JEAN. Lille et l’invasion allemande, 1914-1918 : abandon, martyre et délivrance de Lille. 2e éd. Paris : Perrin, 1920, 262 p.

MARTIN-MAMY. Quatre ans avec les barbares : Lille pendant l’Occupation allemande. Paris : La Renaissance du Libre, 1919, VII-292 p.-[28] p. de pl.

 

 

[1]. Compte-rendu, R. Giard, p. 66

[2] Martin-Mamy, p. VII.

[3] Martin-Mamy, p. 14

[4] Martin-Mamy, p. 46-63.

[5] Martin-Mamy, p. 55.

[6] Martin-Mamy, p. 131-154.

[7] Cliquennois-Pâque, p. 8.

[8] Cliquennois-Pâque, p. 245-246.

[9] L’exemplaire de la bibliothèque porte une dédicace manuscrite d’Émile Ferré au recteur Georges Lyon : « À monsieur le recteur Georges Lyon à qui nous avons dû, pendant l’occupation, tant de réconfort, Respectueux hommage, Ém. Ferré ».

[10] É. Ferré, p. [1]

[11] É. Ferré, p. 377.

[12] É. Ferré, p. 380.

[13] Lorédan, p. 56-57.

[14] Lorédan, p. 71.

[15] Lorédan, p. 123.

[16] Lorédan, p. 134.

[17] Lorédan, p. 140.

[18] GOBERT Léon, La guerre dans le Nord : l’agonie d’Armentières (août 1914-octobre 1918). Paris : [s.n.], 1919, 116 p.

[19] Gobert, p. 31.

[20] Gobert, p. 54.

[21] Gobert, p. 81.

[22] Gobert, p. 70.

[23] Gobert, p. 101.

[24] Gobert, p. 106.

[25] Gobert, p. 109.

[26] Chatelle, préface du Maréchal Foch.

[27] Chatelle, p. 13-14.

[28] Chatelle, p. 58.

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